OUVERT LA NUIT
pour la Revue Ecriture

Jacques Goorma 2004


Je sais qu'un jour la grande nuit qui m'habite sera définitive ;
plus de mains, plus de corps, plus de visage ;
je serai cette nuit sans âge que je suis
et que je ne connais pas.


*

La page est l'une des ouvertures du puits que nous sommes

Assis, les jambes pendantes, au bord du vide
tu demeurais, troué par le choc

Il n'y avait de toi
que cette nuit tiède en dedans

En haut du vide
le vide efface le haut.

*

L'air s'alourdit de cette clarté ivre et fuligineuse
d'avant la pluie

Derrière nos yeux fermés
on remue de larges plaques de silence
des morceaux d'invisible

On les tourne et les retourne
on les manipule sans pouvoir même les nommer.

*

Il est des choses qui grandissent en nous
comme grandissent les enfants :
en dormant.

*

Ici tout peut commencer
Quelques petits mots de rien du tout
ouvrent la fameuse et minuscule porte

L'avenir est-il moins irrémédiable que le passé ?

*

Plumage d'ombre
la nuit s'ébroue
dans les buissons

Le géant agenouillé en toi
se tient derrière le monde
prêt à se redresser.

Le rire du renard nous apprend
qu'il n'est pas de liberté sans mystère.

*

La nuit a grimpé dans les arbres
où elle veille en plein jour

Elle a rassemblé l'essaim de ses ombres bourdonnantes
à l'abri des feuillages

Ici une flamme d'ombre suffit à allumer la nuit.

*

Vivre c'est suivre un fil
dont seuls quelques points sont visibles

Le jour
(sa splendeur déversée à travers les feuilles jusqu'à
ce morceau de peau blanche ce rectangle de silence
les toits les montagnes et les branches
le ciel bleu et tous les meubles de la chambre
tout ceci)
n’a lieu nulle part ailleurs que dans ma nuit

C'est d'elle que le monde tète son mystère.

*

La nuit s'écoule
par l'entaille du jour

Sur les pentes avenantes
le jour farde la terre
avant de disparaître

La ganterie de l'aube
double chaque chose
à la mesure de l'heure

Luisances tapies dans la nuit graisseuse
où clapotent les coques et tintent les cymbales
cordes sifflantes sur les mâts de métal

Quelque part près du quai
un furet aux yeux rouges
guette nos désirs.

*

Une lumière roule
au fond de l’univers

Des morceaux de nuit s’entrechoquent
avec des grincements d’iceberg

Une confédération d’égoïsmes de terreurs
de menaces se regroupe et s’avance

Une imminente collision céleste nous alerte
qui dévêt la flamme de ses ombres dansantes.

*

Le jour tire sa lame bleue
hors de son fourreau de nuit

Jamais la langue ne dira
tout ce qu’invente un mot

La corde pour me pendre
coule à mes pieds inutile désarmée

À présent sur la poulie elle plonge
et je tire un seau ruisselant de songes.

*

Parmi les innombrables pages de désert
un briquet assourdit les dunes

Celui qui maudit la nuit
ignore le secret du jour

se tortille comme un vers
coupé en deux

La pureté est le mirage ultime
du sans-nom.

*

Nous gigotons
comme les nourrissons de l’univers

pataugeant dans les affres
d’une même clarté

chacun
abîmé dans sa nuit

partage le pain
d’un même jour.

*

Ma main saigne parmi les neiges
tous les aveux sont incomplets

Je ne peux garder tout ceci pour moi
je ne peux le saisir ni m’en débarrasser

J’écris comme on secoue les cendres
jet de flamme au feu de la conscience

Dans mon dos cette nuit lucide
éclaire chaque instant.

*

Le jour est le miroir
où la nuit se réfléchit.

*

Tailler la lumière
le blanc mensonge
jusqu'au cerveau rouge et sucré

La pluie se cabre devant nos portes

Le poignard d'une torche remue
dans le ventre de la nuit subreptice.

*

Sur de fines lamelles de silence
tu recueilles les paillettes de la nuit
et les éclats du grand rire végétal.

*

Notre amour est une rivière qui traverse la chambre
la nuit ne dort pas
c'est en haut, disais-tu, qu'il faut aller jusqu'au grenier sans toiture.

*

Dans l’eau claire du matin, la nuit se dilue
elle s’oublie comme un rêve
jusqu’à ce que les doigts du soir me désagrègent.

*
Un corps tombe dans la forêt
loin de tous
déposer la nuit sur ses lèvres.

*

La nuit ouvre ses jambes
versez-moi un peu de silence
pour lui rendre hommage.

*

Comment je sais que je me sais ? La nuit se déshabille de mon corps.
Qui donc échappe à son unité, à son intime ouverture ?
Nos corps nous tiennent chaud avant la nuit sans âge et nous sommes
cette nuit inconnaissable, seule demeure de toute connaissance.